Philippe Leu

 

Ceci est la retranscription d’un entretien de Philippe Leu, pasteur, paru dans le numéro 37 du mensuel Entre Dos Mundos et réalisé en septembre 2013 par Delphine Luchetta à l’Espace Solidaire Pâquis à Genève :

 

Passage de relai au Temple des Pâquis

 

Trois pages d’entretien furent consacrées à Françoise Gallina-Bourquin dans le numéro d’avril de Entre Dos Mundos, soient deux mois avant son départ à la retraite. Il s’agissait de faire le point sur sa longue carrière en tant que diacre et évoquer son expérience au sein de l’association Espace Solidaire Pâquis, qu’elle cofondait il y a cinq ans. Restait alors en suspens la délicate question de sa succession. Finalement, l’Eglise Protestante de Genève a décidé de repourvoir un poste de permanent à plein-temps au Temple des Pâquis, confirmant ainsi sa volonté de rester engagée sur le terrain de l’aide sociale, malgré des restrictions financières de plus en plus fortes. Rencontre avec le « nouveau venu » de la maison, le pasteur Philippe Leu.

Entre Dos Mundos – Pourriez-vous vous présenter ?

Philippe Leu – Philippe Leu, pasteur de l’Eglise Protestante de Genève et responsable depuis le 1er septembre de Mission Urbaine et Evangile et Travail au Temple des Pâquis.

Entre Dos Mundos – Vous remplacez donc François Gallina-Bourquin…

Philippe Leu – Non, je ne remplace pas, je succède, nuance ! (Il rit)

Entre Dos Mundos – Vous êtes conscient de succéder à quelqu’un qui laisse une empreinte importante. Comment pensez-vous imprimer la vôtre ?

Philippe Leu – Je ne peux éprouver que de la reconnaissance par rapport à l’empreinte laissée par Françoise. On verra avec le temps comment je construirai mon propre temps. J’arrive, je découvre le lieu, je me fais à l’ambiance. J’apprends à mieux connaître ce que je ne connais pas, ce que Francis, Dominique et les autres collaborateurs, ont mis en place, de façon à rentrer en synergie avec eux et poursuivre le travail. Il est clair qu’il y a des éventuelles attentes du ministère et donc aussi de l’Eglise, qui est elle-même en discussion quant à son avenir, sa vision et ses priorités. J’aurai aussi à en prendre compte de ces attentes. Je ne suis pas tout seul.

Entre Dos Mundos – Nous avions abordé certains sujets avec Françoise lors de notre entretien avec elle, notamment sur la place de plus en plus importante que prend l’Eglise par rapport à l’aide sociale, là où l’Etat semble de plus en plus se retirer…

Philippe Leu – Pour l’instant, je suis un nain, donc je vais grimper sur les épaules des géants qui m’ont précédé, comme dirait un scientifique dont j’ai oublié le nom (Il sourit). Je suis nouveau, je n’ai pas la longévité, l’expérience de réflexion que Françoise Gallina-Bourquin a pu avoir. Toutefois, ce dont je peux témoigner, c’est le fait que l’Eglise ait désigné un successeur. Ceci montre, à mon sens, son désir d’appuyer son engagement social, malgré et avec les difficultés qu’elle-même connaît sur un plan financier, en raison de l’effondrement des contributions. Ici dans le canton de Genève, il n’y a pas d’impôts mais essentiellement des contributions. C’est donc un geste fort de la part de l’Eglise que de nommer quelqu’un à plein temps, comme responsable de ce lieu pour poursuivre l’activité de Françoise. Quand je regarde avec mes autres col-lègues de paroisse ou d’ailleurs, le besoin de garder un lien social, garder une ouverture, est primordial. L’Espace Solidaire Pâquis, Mission Urbaine, constituent des actions de notre Eglise Pro-testante mais elle ne sont pas les seules. Il existe tout un réseau de solidarité dont je fais partie, ainsi que d’autres instances comme AGORA (Aumônerie Genevoise Oecuménique auprès des Requérants d’Asile et des Réfugiés). C’est un travail qui se fait en parallèle et qui accompagne celui qui se fait à l’Espace Solidaire.

Entre Dos Mundos – L’effondrement des « subprimes » nord-américains a touché de plein fouet la Péninsule ibérique en 2008. De nombreux Espagnols, mais aussi des ressortissants africains ou sud-américains, qui résidaient plus ou moins légalement en Espagne, ont fui vers le nord de l’Europe, pour re-joindre entre autre la Suisse. L’Espace Solidaire est né à cette époque, précisément en réaction à l’afflux de cette population migrante. Cinq ans se sont écoulés, quel rôle tenir dans une situation de crise qui persiste ?

Philippe Leu – Je pense simplement que notre mission à l’Espace Solidaire Pâquis n’est pas de résoudre l’origine du problème, mais c’est, concrètement, localement, ici, de pouvoir maintenir une dimension d’ouverture et d’accueil. C’est très peu de choses, ce n’est pas ce qui va répondre dans l’immédiat à des problématiques lointaines. Il y a avant tout des hommes, des femmes, des familles. qui ont besoin d’être accueillis quelque part et éventuellement d’être accompagnés. Ils ont besoin d’un lieu pour simplement reprendre souffle. Dans ce sens-là, le travail qui est fait au Temple est très important.

Entre Dos Mundos – Face au nombre grandissant de personnes dans le Temple, il est difficile de ne pas s’interroger sur l’origine du problème de la migration…

Philippe Leu – Oui, il s’agit de comprendre certains éléments du problème mais non de se prendre pour des messies. Comment pouvons-nous, et d’autres associations, oeuvrer ? On peut dénoncer mais ce n’est pas une solution non plus.

Entre Dos Mundos – Les personnes qui arrivent au Temple, demandent des choses plus compliquées qu’un bol de soupe…

Philippe Leu – La problématique de la recherche de travail ou de logement renvoie à une dimension plus politique. Or, de ce que j’en ai vu et compris, l’Espace n’est pas un lieu de militantisme mais plutôt d’action. C’est pour l’instant un lieu d’échanges et de transition, où des personnes de différentes cultures peuvent se rencontrer. Chacun apprend sur l’autre et sur lui-même. Chacun apprend à cohabiter. Il ne s’agit donc pas d’aider des gens à s’implanter sur le territoire, il y a d’autres lieux pour cela. Voilà pourquoi l’image de l’oasis me paraît plus correct. Dans ce lieu, des gens peuvent avoir un retour, si je puis dire, sur leur humanité, sans se sentir jugés, contraints à montrer une certaine apparence.

Entre Dos Mundos – Cet espace dans le Temple reste quand même très fragile.

Philippe Leu – C’est vrai, mais l’inverse de la fragilité n’est pas la robustesse. Il s’agit de voir les richesses de cette fragilité. Par certains aspects, cela pourrait rejoindre ce qu’on appelle la résilience. L’Espace Solidaire compte sur la présence d’êtres humains, qui ont leurs propres forces, leur propre vulnérabilité.

Entre Dos Mundos – Cela demande une certaine humilité que de se contenter d’accueillir. Peut-être faut-il privilégier la voie du coeur, qui semble la plus raisonnable au final car elle n’offre que des solutions ?

Philippe Leu – C’est un sujet extrêmement passionnant et intéressant. Dans le cas de l’Espace Solidaire Pâquis, j’envisage l’aide à l’insertion comme un soutien pour clarifier les envies et les désirs, dans telle ou telle situation. A partir du moment où tu arrives à clarifier certaines choses, ça te donne une sorte de dynamique qui va faire que tu vas orienter ta vie, ton action, vers d’autres chemins, et ceci deviendra ta propre route. L’idée est que l’on accède à quelque chose de plus profond en nous-même afin d’y voir plus clair. Cela peut nous donner une forme d’énergie. Il est clair qu’avec cette façon de faire, on passe à côté de beaucoup de gens. Le courant parfois ne se fait pas, parfois cela se fera. Je pense à certains exemples que j’ai pu connaître depuis mon arrivée, qui en témoignent. Voilà ce qui crée la richesse et la beauté de ce lieu. On reçoit autant que l’on donne de la part de ceux ou celles qui passent. Pour revenir à l’Eglise, c’est ce que nous voulons. Il y a cette volonté que les personnes qui ont été broyés par ce qu’il ont vécu, retrouvent visage humain.¶

 

Source :

Entre Dos Mundos – Numéro 37

 

Liens :

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