Rui Nogueira

 

Ceci est la retranscription d’un entretien de Rui Nogueira, fondateur du ciné-club CAC-Voltaire, programmateur, journaliste et critique de cinéma, paru dans le numéro 27 de l’agenda culturel La Clef et réalisé le 30 mars 1996 par Delphine Luchetta à la Maison des Arts du Grütli à Genève :

 

La vie genevoise de Rui Nogueira

 

Partenaire de Henri Langlois à la Cinémathèque française quand il vivait à Paris, ou encore assistant de Claude Chabrol et de Jean-Pierre Melville, sur lequel il a écrit un livre de référence, Rui Nogueira, amoureux du cinéma comme il aime se décrire, a rencontré tous les plus grands de l’âge d’or ou presque. Aujourd’hui à la tête du ciné-club genevois, le CAC-Voltaire, il fait découvrir les grands classiques en copie neuve tout en présentant de temps à autre quelques coups de coeur de la production mondiale actuelle, qui n’auraient pas eu d’accueil ailleurs. Nous l’avons rencontré pour qu’il réponde à un questionnaire à mots-clés en lien avec son quotidien, même si, il va sans dire que ce n’est pas en quelques mots que l’on résumera la vie et très longue carrière de Rui Nogueira.

Un festival

On a détruit le Palais de la Croisette en 1988. Pour les gens de ma génération, quelque chose s’est perdu. Je me suis juré de ne jamais y retourner. J’ai tenu parole jusqu’ici.

Un rôle au cinéma

Celui de Mickey Rourke dans un remake de 9 semaines et demi, version adulte ou européenne, avec Kristin Scott Thomas.

Un ciné-club

Le CAC-Voltaire que je dirige, évidemment ! C’est vrai que je ne suis pas un vrai cinéma parce que je n’ai pas de pop-corn et je n’ai pas d’entracte publicitaire. Le CAC-Voltaire est entre-deux, pas une salle du circuit commercial mais quand même. Ce que j’essaie de faire est de récupérer un public sans en perdre un autre. Je ne tiens pas du tout à être typé. La programmation est pour moi une ouverture sur le monde, il ne faut pas se restreindre. Il y a des films qui ont trouvé leur vrai carrière au CAC-Voltaire. Par exemple,« Showgirls » de Paul Verhoeven a été considéré par les Oscars comme le plus mauvais film de l’année 1995, « Braveheart » de Mel Gibson comme le meilleur. Je choisirais l’inverse. « Showgirls » est un film pas suffisamment travaillé, mais il possède un sens du cinéma évident. On peut lire entre les lignes. Il fait partie de ces films qui doivent avoir une deuxième chance.

Genève

Je suis arrivé pour la première fois à Genève en 1975 pour présenter des films portugais au CAC-Voltaire de l’époque à la rue Voltaire 27. Je vivais encore à Paris où j’étais journaliste. Quelques temps plus tard, celui qui s’occupait du centre, Claude Richardet, est venu me voir pour me demander quand j’allais y revenir. Je lui ai dit : « Quand j’aurais ta place. ». Il m’a répondu : « Ca tombe bien parce que je pars. Je te fais une lettre et tu la signes. ». Pour moi, c’était une boutade. J’avais presque oublié. La machine s’est mise en marche avec l’appui de Alain Tanner (réalisateur suisse) qui avait été mon invité au Festival international du jeune cinéma de Hyères. Ca a mis trois ans. A l’époque, c’était très strict au niveau des permis de travail. Il y avait un sportif au Servette FC (club de football suisse fondé en 1890 et basé à Genève) qui avait dû être rappelé dans son pays. Grâce à André Chavanne (homme politique suisse et membre de la Société de Belles-Lettres), l’un des personnages les plus importants que j’ai rencontré dans ma vie, on a pu faire passer mon permis à la place de celui de ce footballeur. C’est bien la seule fois que le sport a rendu service à la culture. C’est comme ça que je me suis retrouvé à la tête du CAC-Voltaire. Il a fallu la mort de ma femme (la photographe et journaliste, Nicoletta Zalaffi, avec qui il a dirigé le CAC-Voltaire à partir de 1978 et réalisé de nombreux entretiens avec des personnalités du cinéma) pour que j’apprécie cette ville. C’était en 1994, le pire moment de ma vie… Les gens ici ne communiquent pas. Cela nous choquait tous les deux. J’ai vu que les gens, sans savoir s’exprimer, arrivaient quand même dans leur incapacité de communication, à me faire passer le fait qu’ils m’aimaient. Les gens, particulièrement en Suisse, parlent difficilement de leurs sentiments et c’est la chose la plus difficile pour moi. Les Suisses s’éclatent vraiment à l’étranger. Après, ils peuvent revenir pour gueuler. L’épanouissement, ils le vivent ailleurs. Il faut dépasser les montagnes.

Ville de culture

C’est un sujet très épineux. Je pense que la Suisse, que Genève est un territoire rebelle où les gens sont cultivés et s’intéressent à un tas de choses mais où ils ne sont pas reconnus. On traverse le désert tout le temps. On a l’impression qu’il faut toujours tout recommencer. On ne communique pas. Il y a des subventions qui sont accordées pour des organismes et dans le respect de la démocratie, ceux qui les accordent, essaient de ne pas se mêler de ce qui est fait de cet argent, ce qui est très louable mais en même temps, on se retrouve à plusieurs à faire les mêmes choses. Chacun reste un peu dans son coin.

Un lieu

C’est le genre de question auquel il faut répondre rapidement… Je dirais la Plaine de Plainpalais à Genève. Tout tourne autour, tout passe par là. C’est le centre de ma vie. J’y vis, j’y travaille. J’aime bien me promener dans ma ville. J’aime bien faire l’amour avec ma ville.¶

 

Liens :

CAC-Voltaire
Fondation Rui Nogueira pour le cinéma